
Louis et Jean Loulier, vers 1940, devant la cordonnerie ,8 rue Victor Hugo à Poligny
Le 8 mars, date maudite pour la famille Loulier
Le 8 mars 1944, le cordonnier Joseph Loulier ne sait pas encore que son fils aîné Louis vient d’être assassiné avec ses neuf camarades du maquis à Alièze et il est toujours sans nouvelles de son deuxième fils, Jean, arrêté le 8 mars 1943 et déporté à Mauthausen le 17 avril 1943.
Joseph Loulier sait ce qu’est la guerre : il a fait la Grande Guerre, de 1914 à 1919, avec une campagne en Serbie qui lui valut deux médailles. Il en connaît les atrocités qui laissent des traces indélébiles dans les corps et les âmes : parfois, il lui arrive d’en parler à ses enfants.
Alors quand ils s’engagent dans la Résistance, Louis et Jean en connaissent les risques, mais le devoir patriotique l’emporte.
Dans l’échoppe, les clients osent-ils évoquer les deux fils du cordonnier ? Depuis l’assassinat de Paul Koepfler en mars 1943 qui a révolté les Polinois, les langues ne se délient peut-être pas facilement : les collaborateurs sont à l’affût du moindre mot qui pourrait les mener vers les pistes de ces Français hostiles au régime de Vichy et à l’occupation allemande…et qui osent résister ! Et surtout, les tarifs des dénonciations sont très alléchants aux yeux des personnages véreux, sans morale !
Heureusement la famille Loulier reste très soudée : « Louis Loulier est né le 5 janvier 1921.Il était l’aîné d’une famille de six enfants, trois garçons, trois filles…Les parents surent donner à leurs enfants une excellente éducation, faite de tendresse et de fermeté, intransigeants sur la politesse, le respect des autres et l’amour de la France » dira Maurice Choquet dans son allocution lors de l’inauguration de la Place Louis Loulier, à Poligny le 8 mai 2001.

La famille Loulier, en 1940, devant la cordonnerie - De gauche à droite - en haut : Louis, Jean, les parents Joseph et Marguerite - en bas : Anne Marie, Paule, Jacques, Colette
1940 -1942 : Louis, un Résistant de la première heure
Louis a fait toute sa scolarité au Collège de Poligny. C’est un élève brillant. Il a passé avec succès les deux parties du baccalauréat.
Ce diplôme lui permet de solliciter un poste de Maître d’Internat qui l’aidera financièrement à poursuivre des études supérieures : mais en 1939, la « drôle de guerre », puis la cuisante défaite de la France suivie de l’occupation allemande vont interrompre ce projet.
En 1939-1940, il est nommé Maître d’internat au Lycée de Belfort qui est replié à Vellexon en Haute Saône.
A la rentrée 1940, il est nommé Instituteur à Gex (Ain), alors en zone interdite très surveillée par la Gestapo intraitable.
En 1940, il s’agit pour la Résistance naissante de sensibiliser la population : la priorité est de dire NON à l’infâmie de l’Armistice et à l’occupation allemande, d’expliquer, d’informer, afin de préparer les esprits aux futures actions militaires décidées à Londres par le Général de Gaulle avec les Alliés, le moment venu.
Agent de liaison et passeur de lettres
Jean Chapuis, ex-agent militaire du district de Poligny, atteste en 1951 « avoir eu comme agent de liaison Loulier Jean Louis, pour passage de lettres de la zone libre en zone interdite ».
Passer des lettres est extrêmement dangereux, mais il doit le faire, comme il doit distribuer des tracts, coller des affiches. Ce qu’il fera à Gex.
Louis a conscience des risques qu’il prend comme bien d’autres compatriotes : alors est-il surpris quand il voit la Gestapo débarquer dans sa classe, le 21 juin 1941 ?
Première arrestation, le 21 juin 1941, à Gex
Devant sa Directrice, ses élèves, alors qu’il fait cours dans sa classe, il est arrêté par la Gestapo.
Il est conduit à la prison de Gex, puis condamné par le Tribunal militaire allemand de Besançon le 5 juillet 1941 à six mois de prison, à la Centrale de Clairvaux (Aube).
Première détention, à la Centrale de Clairvaux
Motif figurant sur le registre d’écrou de la Centrale de Clairvaux « coupable d’outrages à l’armée allemande »
Rentré à Clairvaux le 5 juillet 1941, il en sortira le 5 janvier 1942, le jour de ses 21 ans ! avec des tickets de ravitaillement pour quinze jours !
Amer anniversaire… et quel symbole ! Il devient légalement adulte le jour de sa libération de prison ! alors qu’il l’est, adulte, et pleinement citoyen, depuis des mois et des mois, par son engagement pour sa patrie…
La parenthèse du Chantier de jeunesse à Rumilly (74)
Pétain a remplacé le service militaire supprimé après l’Armistice par un « stage » obligatoire, de huit mois, dans un Chantier de jeunesse : Louis doit donc intégrer un Chantier, à Rumilly en Haute Savoie. Pas question de s’y soustraire : il serait considéré comme déserteur et passible à nouveau de prison.
Les buts de ce stage ? « Vie en commun, développement physique par des exercices sportifs, travaux d’intérêt général » cf : instruction ministérielle de 1940. Aucun exercice militaire.
Son stage se déroule dans des conditions satisfaisantes au regard des autorités du Chantier qui remettent à ses parents une attestation précisant « sujet très travailleur, élément d’élite, a eu une très grosse influence sur ses camarades, doté de qualités athlétiques, a mérité d’être chef d’équipe »

Louis au Chantier de jeunesse de Rumilly (74) en 1942
La parenthèse des huit mois obligatoires au Chantier de jeunesse a permis à Louis de révéler ses qualités intellectuelles et morales dont il fera preuve tout au long de son engagement, notamment à St Etienne.
1942-1945 : Jean Loulier sur les pas de son frère
Pendant cette première période de la résistance de son frère, Jean est cordonnier avec son père. Chez les Loulier on est cordonnier de père en fils depuis trois générations : le grand père Louis est arrivé de Sérandon en Corrèze en 1870 et s’est installé à Poligny.
Louis est donc libéré du Chantier de jeunesse en septembre 1942. Il redevient Maître d’Internat au lycée de Roanne jusqu’à la fin de l’année.

Jean Loulier, né le 30 décembre 1922 à Poligny - Décédé le 21 juin 1973 à Buvilly (39)
Jean, né en 1922, devrait intégrer lui aussi un Chantier : mais il s’engage le 12 octobre 1942 pour trois ans au 151è RI. Comme tous les militaires, il est mis en « congé d’armistice » le 28 novembre 1942. Donc il se retrouve à Poligny où il va faire ses premières armes de Résistant.
Jean, diffuseur de journaux et de tracts clandestins, puis agent de liaison
En effet, Louis vient de rencontrer un chef de la Résistance dans la Loire : Jean Robert. Cette rencontre sera déterminante dans son futur engagement.
- « Jean Loulier a été en 1942 et jusqu’en mars 1943 approvisionné par mes soins - son frère Louis qui servait alors sous mes ordres dans la Loire, agissant comme intermédiaire- en journaux (Libération, Franc-tireur, Combat) et en tracts clandestins édités par les M.U.R, dont il assurait la diffusion dans la région de Poligny ». Déclare Jean Robert en 1951.
En janvier 1943, Jean rejoint le Commandant Foucaud à l’Etat Major départemental du Jura : il est agent de liaison. « Il assure la liaison avec les différents chefs de l’AS et des Corps francs du Jura zone sud. »
En mars 1943 « il est autorisé par le Commandant Foucaud à se rendre en Angleterre par l’Espagne » : il part avec son camarade Louis Bonnin de Poligny et Charles Convers de Villers Farlay.
L’arrestation et la déportation
Le 8 mars 1943, les trois amis tentent de franchir la frontière espagnole, mais ils sont arrêtés à Puy Cerdan (66) par la Gestapo.
Après avoir été interrogés, emprisonnés à la Citadelle de Perpignan, ils sont conduits à Compiègne le 24 mars 1943.
Le 27 avril 1943, ils sont déportés à Mauthausen, le sinistre camp de concentration pour hommes. Puis, Jean Loulier sera dirigé sur le camp annexe de Loibl Pass , Louis Bonnin et Bernard Convers à Sachenhausen : les trois Jurassiens sont donc séparés.
Ils ne peuvent informer leurs familles qui resteront dans l’angoisse jusqu’à leur libération en 1945. . Les parents de Jean ont tenté d’obtenir des informations par la Croix Rouge internationale à Genève qui répond, en allemand ! « Était à Compiègne en mars 1943 ». Point !
Jean partira donc le 2 juin 1943 renforcer le commando de Loibl Pass (en Slovénie actuelle) où Hitler avait décidé de creuser un tunnel (1570 m) pour relier deux flancs de la montagne, indispensable selon lui au transport de ses troupes vers le Sud de l’Europe. Un véritable bagne, diront les rescapés.

Statue « J’accuse » par Boris Kobe à Loibl Pass
Jean sera libéré « par les Partisans yougoslaves de Tito » le 8 mai 1945 ; « il est si faible que son meilleur camarade, un colosse paraît-il, a dû le porter sur son dos pour le sauver. Une fois rentrés en France, et malgré leur éloignement géographique (le camarade était originaire du Centre du pays), ils se retrouvaient régulièrement, leur amitié n’a pas souffert de leurs opinions politiques opposées ». Belle leçon de tolérance !
Jean Loulier, le cafetier du « Café du Centre » à Poligny, âgé de seulement 50 ans, décède à Buvilly le 21 juin 1973, une semaine après sa mère : le sort continue de s’acharner sur la famille.
Resté fidèle à son passé de Résistant- Déporté, Jean « a voulu être inhumé dans sa tenue de Déporté ».

Calot du camp de déportation conservé par Jean Loulier
1943 – 1944 : Louis Loulier, le Résistant Chef de groupe
Le 24 janvier 1943, Louis est nommé Maître d’Internat au Lycée de St Etienne, tout en étant étudiant en droit à Lyon. Il se lie d’amitié avec deux autres collègues du Lycée, étudiants eux aussi engagés dans la propagande contre le régime de Vichy et l’occupation allemande : Bernard Gatheron et surtout Charles Garbit qui lui présentera des relations familiales, Résistants confirmés avec de hautes responsabilités dans la région :
Lucien Hussel, militant socialiste convaincu, Franc maçon, élu Maire de Vienne et Député pendant des décennies disposait d’un réseau très étoffé. Louis Loulier l’a rencontré à plusieurs reprises à St Etienne.
Marcel Daudel, lui aussi militant socialiste, Franc maçon, à la Libération chargé de mission au cabinet d’André Philip alors Ministre de l’Economie et des Finances.
Jean Robert, employé à la Caisse d’Epargne de St Etienne, est le chef direct de Louis. Il est chef adjoint des MUR de la Loire, sous les ordres de Robert Kahn, chef départemental des MUR
Robert Kahn, industriel parisien réfugié dans la Loire, avec son frère Pierre Kahn « Pierre des faux papiers » du mouvement Libération de Lyon, que les Aubrac connaissent bien. C’est Lucie Aubrac qui organisa son évasion de l’hôpital de St Etienne (cf : Ils partiront dans l’ivresse). Robert Kahn, de nouveau arrêté à Lyon, sera fusillé avec 50 autres Juifs à Bron le 17 août 1944. Son frère Pierre fut déporté et rentrera en 1945.
Louis rencontrera Lucien Hussel à St Etienne, Robert Kahn dans un train Lyon-St Etienne, et bien sûr, Jean Robert qui sera son chef direct à St Etienne
Louis mène de front ses études de droit à Lyon, son travail de Maître d’internat à St Etienne, et ses activités de Résistant au sein de son lycée.
- « au lycée de St Etienne il a donné satisfaction au point de vue du travail ; il avait assez de poigne et était réellement un meneur d’hommes. Il avait mauvais esprit, mauvais caractère, avait tendance à soulever les élèves contre diverses choses : nourriture, couchage, etc… ». En ces temps-là, revendiquer de meilleures conditions de vie pour les élèves, c’est avoir mauvais esprit !
Jean Robert, ayant repéré cette aptitude de « meneur d’hommes » le désigne chef de groupe, sous ses ordres. Ainsi, cinq jours seulement après sa prise de fonction de Contrôleur stagiaire des contributions indirectes au Puy, il lui fait un rapport ! :
Les deux lettres de Pierre Vaillant (pseudo de Louis) du 5 juillet qui seront interceptées par la censure de Vichy conduisent à son arrestation :
A Jean Robert il écrit :
- « …la population, d’une façon générale, supporte sans réaction ou semble approuver…l’administration affecte un respect profond pour le Maréchal. Vernis peut-être…De grosses difficultés à surmonter, mais certainement quelque chose à tenter, il le faut, et je compte m’y employer prudemment mais de tout mon cœur. »
A Lac, veilleur de nuit du Lycée faisant partie de son groupe, il donne des consignes concrètes pour former un groupe dans la petite ville où il réside :
- « même si vous êtes peu nombreux il faut que l’on sente que vous existez, que la population française n’est pas seule, isolée devant l’ennemi et un gouvernement à sa solde…Pour plus de sécurité, brûlez cette lettre après lecture ».
Ces deux lettres illustrent bien les capacités du jeune homme de 22 ans à observer et analyser une nouvelle situation politique, à organiser son petit groupe en voie de constitution, à rester prudent : la Police de Vichy l’a bien compris …qui vient de mettre la main sur une partie d’un réseau de la Résistance.
Cependant il n’oublie pas de donner des nouvelles à sa famille de Poligny qu’il veut rassurer : le 21 juin 1943, il termine une lettre par « j’espère que bientôt nous aurons enfin des nouvelles de Jean…Ici nous avons toujours beaucoup d’espoir et attendons…mais il faudrait que la fin vienne très vite sinon il y aura trop de misère en France et j’espère que ce n’est pas ce que veulent nos amis ». Ces derniers mots semblent bien énigmatiques : qui sont ces « amis » ?
8 juillet – 2 octobre 1943 : arrestation et incarcération à la prison du Puy
Les deux lettres destinées à Jean Robert et au veilleur de nuit sont donc interceptées par la censure dès le lendemain. Un hasard ? La Police de Vichy ne le lâchera plus, elle vient de mettre la main sur une partie d’un réseau de Résistants de St Etienne.
Jean Robert, Charles Garbit, Lac le veilleur de nuit sont auditionnés ; Bernard Gatheron est introuvable.
Les perquisitions de leur domicile
- chez Jean Robert, les policiers saisissent un exemplaire d’une brochure anonyme intitulée « A l’échelle humaine » : ils la jugent peu importante !! . Ils ignorent qu’il s’agit d’un des rares exemplaires du texte écrit par Léon Blum en prison : seuls quelques privilégiés en seront destinataires. Jean Robert semble être de ceux-là. Léon Blum publiera sa brochure, sous son nom en 1945.
- chez Louis Loulier ils trouvent des exemplaires des journaux clandestins des trois mouvements des MUR et notamment l’article de Franc-Tireur sur l’assassinat de Paul Koepfler à Poligny et de longues études de fond sur la situation de l’Europe en guerre. A l’évidence Louis cherche à comprendre pourquoi et comment le nazisme : d’ailleurs, « il avait lu, avant-guerre, Mein Kampf, en allemand ! ».
Ces perquisitions mettent la Police sur les pistes des responsables du Mouvement Libération Sud cités plus haut : après leurs auditions ils deviennent rapidement clandestins.
Arrestation et incarcération de Jean Robert, Louis Loulier et Charles Garbit
Louis Loulier est incarcéré le 8 juillet, Robert et Garbit le suivront.
Le 7 septembre 1943 le Procureur prononce un réquisitoire si lourd, que s’il était retenu par les juges, les trois Résistants seraient conduits au peloton d’exécution :
- « distribution de tracts d’origine ou d’inspiration étrangère, dans un but de propagande, de favoriser le terrorisme, le communisme, l’anarchie et la subversion sociale et nationale, pour provoquer ou soulever l’état de rébellion contre l’ordre social légalement établi.
- association ou entente de préparer des crimes ou délits contre la sûreté intérieure ou extérieure de l’Etat, ou contre les personnes ou les propriétés.
- avoir fabriqué ou fait fabriquer une fausse carte d’identité. »
Les trois Résistants n’attendent pas le procès, ils s’évadent le 2 octobre 1943, avec 78 autres détenus, grâce à l’action de deux Maquis FTP de la région.
-Jean Robert rejoint les MUR à Lyon, dans la clandestinité ; il connaîtra la fin de la guerre
- Charles Garbit poursuivra son combat en tant que chef de groupe FTP en Saône et Loire, près de ses parents.

Charles Garbit
-quant à Louis Loulier, il ne retrouve le Jura qu’après un bref séjour en Corrèze, berceau familial.
La Section Spéciale de Riom ne se prononcera que le 19 mai 1944 !
Elle condamne les trois Résistants à …six mois de prison : elle n’a pas retenu la charge de « favoriser le terrorisme, le communisme, l’anarchie ».
Et la Cour d’Appel de cette Section Spéciale annule la condamnation le 26 octobre 1944.
Louis Loulier et Charles Garbit ne l’auront pas appris : tous deux sont tombés, au combat : Louis le 8 mars 1944 à Alièze (Jura), et Charles le 2 septembre 1944 à Marcilly d’Azergues (Rhône).
Louis Loulier et la Résistance dans le Jura : de la propagande à l’action directe
De retour dans le Jura, Louis ne renonce pas, malgré ses deux arrestations et la prison. Il rejoint la Résistance jurassienne dès le 15 octobre.
D’après un article paru dans « les bavardages du vigneron » en 1946, Louis aurait rejoint un maquis du Haut Jura près de St Claude : s’agissait-il du maquis de Lamoura- Prémanon démantelé par la Gestapo le 18 décembre 1943 ? C’est fort probable, car Louis, qui a pu venir fêter Noël en famille à Poligny, fait une confidence à ses parents « il y a un traître parmi nous ».
Or ce camp, appelé camp Margaine, a été dénoncé par un ex membre, Robert Clavière qui a conduit lui-même la Gestapo sur les lieux et chez les sympathisants fournissant les Maquisards en ravitaillement. Poursuivi après-guerre pour collaboration il sera condamné à des travaux forcés.
Après le démantèlement du camp, Louis (pseudo : Gauthier) rejoint le groupe « Jacques » dépendant de l’Etat Major Départemental dirigé par le Commandant Foucaud, groupe de dix Maquisards chargés du ravitaillement des maquis du Haut Jura, en vivres, en essence, et en armes parachutées par les Alliés. Trois anciens du camp Margaine, Pascal Lemeland, Louis Bertaux, Roger Glinel, trois Normands fuyant le STO, en font aussi partie.
Le destin tragique de Louis Loulier prend fin le 8 mars 1944
En ce début d’année 1944, le groupe Jacques cantonné aux abords de Lons le Saunier va mener des opérations de grande envergure pour ravitailler les maquis : par exemple, détournement en gare de Lons d’un wagon de Vache qui Rit prêt à partir en Allemagne, récupération de vêtements dans un Chantier de jeunesse, d’un camion d’essence près de Lons, deux jours avant…la tragique nuit d’Alièze.
Dans la nuit du 7 au 8 mars le cantonnement du groupe Jacques, installé dans une ferme isolée des Rippes d’Alièze est attaqué par les Allemands conduits par des miliciens français. Les six jeunes Maquisards restés à la ferme ce soir là combattront avec une détermination incroyable les soixante soldats allemands, avec parmi eux les redoutables Cosaques réputés pour leur barbarie :
Louis Loulier 22 ans, Etienne Meunier 20 ans, Raymond Mandrillon 22 ans, Pascal Lemeland 21 ans, Roger Glinel 19 ans, et Louis Bertaux 21 ans,
« Seuls, une longue nuit, désespérément
Ils ont lutté toujours seuls
Sans chef, sans secours, héroïquement
Ils sont tombés
Que Dieu les garde mais qu’un jour il juge »
Sous le regard impuissant de leurs quatre camarades : Pierre Goetz 20 ans, Yves Sardelli 23 ans, Marius Collard 32 ans et Emmanuel Michel (?), arrêtés à Lons le Saunier par la Gestapo et trois miliciens qui les ont torturés avant de les ramener à la ferme des Rippes.
Ces mots gravés sur le monument érigé au cimetière d’Alièze disent tout de la tragédie.
Le 8 mars, à midi, il ne reste qu’un brasier fumant de la ferme et dix cadavres carbonisés, méconnaissables.
L’émoi, la révolte, dans la population.
Le combat des Résistants encore plus déterminés.
La répression allemande encore plus barbare : l’année 1944 sera la plus terrible de toute la guerre.
Et après-guerre : - les interrogations, voire les polémiques, sur les circonstances de l’arrestation des quatre jeunes Maquisards à la sortie de Lons le Saunier, la veille vers 20h, alors que leur chef prenait la fuite au début de l’embuscade allemande.
- les nécessaires procès des criminels de guerre nazis et de leurs collaborateurs pour les juger, les condamner, en espérant rendre une justice indispensable à la cohésion nationale et contribuer à apaiser quelque peu les désirs de vengeance contraires à l’esprit de la Résistance.
(Voir en annexe, la reconstitution de cette nuit à partir des archives des procès de Müller le chef de la Gestapo de Lons le Saunier, et de son principal collaborateur, le milicien Jausssoin « La tragédie de la nuit du 8 mars 1944 à Alièze (39) racontée par les auteurs et les témoins »)
- la reconstruction des familles si meurtries prendra des années. Celle de Louis Loulier, toujours très soudée le sera encore davantage quand elle retrouve son frère Jean en juillet 1945. Elle veille à maintenir la mémoire de Louis : par exemple, en rencontrant Mme Vuillet la propriétaire de la ferme des Rippes d’Alièze à son retour de déportation, en se rendant à la prison du Puy récupérer les affaires personnelles de Louis, en constituant les dossiers de reconnaissance de ses activités dans la Résistance pour les Services Historiques de la Défense.
Hommages de la nation :
-A Alièze, deux monuments sont érigés : l’un sur le lieu même de la tragédie, aux Rippes , l’autre au cimetière. Ce dernier fut inauguré en 1949 en présence d’Edgar Faure et de nombreuses personnalités civiles et militaires, entourant les familles.
- A Poligny, une place fut baptisée Louis Loulier en 2001 : Maurice Choquet ancien Résistant du secteur d’Orgelet et Déporté prononce un discours émouvant.
- A la Faculté de droit de Lyon et au Lycée de St Etienne, le nom de Louis Loulier figure sur les stèles dédiées aux Morts pour la France
A titre posthume furent décernées à Louis Loulier :
- la Croix de guerre avec palme en 1946
- la Légion d’Honneur en 1959

Monument au cimetière d’ Alièze

Monument des Fusillés aux Rippes d’ Alièze
Conclusion :
Pourquoi cette étude sur ces deux jeunes Polinois, Résistants dans l’âme, et celle sur la reconstitution de l’enchaînement des faits au cours de la nuit du 8 mars 1944 aux Rippes d’Alièze ?
- pour accomplir un besoin personnel lié à une histoire familiale semblable à celle de la famille Loulier ? Certainement, mais pas uniquement, car au fil des recherches la figure de Louis Loulier devenait de plus en plus attachante… on ne la lâche pas facilement…
- pour répondre à une nécessité absolue de tenter de mieux comprendre cette page de notre histoire au-delà des livres d’historiens indispensables ? bien sûr, c’est indispensable pour comprendre le présent.
- pour une urgence à apporter si possible une pierre à la connaissance du destin de Louis et Jean Loulier qui le méritent largement ? c’est évident ; et au-delà, peut-être pour redonner « chair » à l’histoire de la tragédie d’Alièze qui reste encore très vivace chez les Anciens, plus de 80 ans après…
Enfin, il n’est pas inutile en ces temps si troublés, si chaotiques, de rappeler ces mots du Chef des MUR Alban Vistel :
« L’engagement dans la Résistance ne cessa jamais d’être une affaire personnelle ; qu’on fût syndicaliste, homme de parti ou sans lien, cet engagement répondait à un appel venu du plus profond de la conscience ».
Formons le souhait que les jeunes d’aujourd’hui – et les moins jeunes – méditent cette pensée en se remémorant le destin de Louis Loulier, de son frère Jean, de ses neuf camarades tombés avec lui à Alièze.
Christiane Meunier
Troyes le 13 novembre 2025
Christiane Meunier . Troyes le 15 septembre 2025. Tous droits réservés @ANACR Jura et @Christiane MEUNIER
Sources utilisées pour cette étude :
archives privées familiales (témoignages et photos) communiquées par deux nièces de Louis, très soucieuses de maintenir le souvenir du parcours exceptionnel et des valeurs de leur oncle. Qu’elles en soient chaleureusement remerciées.
archives des Services Historiques de la Défense de Vincennes et de Caen pour les dossiers individuels de Louis Loulier, Jean Loulier, Charles Garbit, Jean Robert.
archives officielles concernant les arrestations à Gex et Le Puy, et jugements.
revue de l’Association de sauvegarde du Patrimoine Polinois, N° 10 années 1995
discours de Maurice Choquet lors de l’inauguration de la Place Louis Loulier en 2001.