La tragédie d’Alièze le 8 mars 1944
Massacre d’un groupe de jeunes Maquisards chargés du ravitaillement des maquis du Haut Jura : exemple tragique de la collaboration étroite entre la Gestapo et les miliciens de la SAC
Les faits : à Lons le Saunier : une arrestation qui interroge
à Alièze : l’assaut donné par les barbares , nazis et miliciens
Tous droits réservés @ANACR Jura et @Christiane MEUNIER
Pourquoi cette monographie sur la tragédie d’Alièze le 8 mars 1944
Pendant des années , c’était la seule photo sur le buffet familial :

Etienne, 20 ans, notre oncle, était né à Passenans en 1923 ; il est tombé avec ses neuf camarades du maquis, à Alièze, le 8 mars 1944, deux semaines après l’arrestation par la Gestapo et la Milice de son frère Henri à Mont sous Vaudrey.
Henri fut déporté à Mauthausen avec ses 25 camarades de Mont sous Vaudrey, un mois après l’ assassinat de son frère.
« Etienne a été brûlé vif par les boches …à Alièze… ils étaient dix jeunes du Maquis, ils ont tous été brûlés … ils ont été vendus …le chef a pris la fuite … »
Combien de fois, dans les années d’après guerre, la fillette que j’étais a entendu ces récits des atrocités commises à Alièze !
Dans ses rêves, parfois dans ses cauchemars, la fillette allait très souvent à la rencontre d’Etienne : non, ce n’ était pas possible qu’il ait été « brûlé vif », des êtres humains ne peuvent pas tuer et brûler d’autres êtres humains !
Et pourtant, elle savait que le petit coffret caché dans l’armoire des parents, était la châsse de la poignée d’os calcinés rapportés d’ Alièze au lendemain de la tragédie : « c’ est les os d’Etienne » disait notre mère.
La famille de Louis Loulier avait elle aussi conservé quelques restes d’ossements calcinés.
Non, ce n’est pas possible qu’ ils aient été « vendus » : des êtres humains ne peuvent pas vendre d’ autres êtres humains !
Et pourtant, la seule photo- souvenir d’ Alièze prise devant les tombes des jeunes peu de temps après les obsèques, était celle de « celui qui les avait vendus » …
Ces deux photos, conservées au fond de la mémoire de la fillette, furent inconsciemment considérées comme des « phares », lointains mais toujours présents, repères insubmersibles pour l’adulte qui allait, le moment venu, engager des recherches pour tenter d’élucider ce qui s’était vraiment passé au cours de cette terrible nuit du 8 mars 1944.
Il fallait donc s’atteler, après la lecture indispensable des ouvrages de François Marcot et d’ André Robert, les deux historiens grands spécialistes de la Résistance jurassienne, au dépouillement des archives militaires et judiciaires concernant les principaux auteurs du massacre : Müller le chef adjoint de la Gestapo de Lons le Saunier, et Jaussoin le milicien de la SAC, tous deux arrêtés en Allemagne en 1945, traduits devant les tribunaux français, condamnés à la peine de mort, peine commuée en travaux forcés en 1953.
La reconstitution de la nuit du 7 au 8 mars 1944 aux Rippes d’ Alièze prenant forme, les responsabilités des auteurs se précisant, contribuèrent à apporter un certain apaisement.
La recherche du parcours des dix jeunes a fait apparaître une figure très attachante : celle de Louis Loulier . Elle méritait d’être approfondie : son destin tragique était à l’image de celui de ces milliers de jeunes Résistants ayant donné leur vie pour que leur pays retrouve sa liberté, sa dignité, sa souveraineté.
Voilà comment s’est construite cette étude qui ne poursuivait qu’un seul objectif : essayer de répondre à des interrogations du cercle familial et de quelques Anciens encore vivants et ayant connu cette période.
Il n’en demeure pas moins que certaines interrogations ne sont pas levées, notamment celle concernant la fuite du chef du groupe au moment de l’arrestation à Lons. Il nous faut pourtant accepter que des questionnements légitimes restent, pour l’heure, sans réponse…
Enfin, je dois avouer mon profond respect et mon admiration pour l’engagement de ces jeunes gens qui auraient pu tant apporter à leur pays, si leur vie n’avait été fauchée par des fanatiques, allemands et … français .
Puissent les jeunes d’aujourd’hui écouter et entendre leur message .
Christiane Meunier , nièce d’ Etienne Meunier , simple passeuse de mémoires.
Les faits: arrestation à Lons-le-Saunier et assauts à Alièze
La tragédie de la nuit du 8 mars 1944 à Alièze (39) : récits des auteurs et des témoins
10 Maquisards du groupe Jacques chargé de ravitailler les maquis du Haut Jura furent massacrés au terme d'une longue nuit de combats acharnés.
Comprendre ce qui s'était réellement passé, éclaicir les responsabilités des principaux auteurs, tant les récits familiaux sont divergents et tenter de remettre un peu de cohérence, grâce aux recherches des historiens notamment celles si précieuses de François Marcot et d'André Robert et aux documents des Archives Nationales, s'est imposé au fil des ans : il fallait donc chercher dans les archives d'époque.
La richesse des dossiers des Archives Nationales a permis une reconstitution précise de l'enchaînement des faits depuis l'arrestation des quatre Maquisards à Montmorot jusqu' à l'assaut final des Allemands aux Rippes d'Alièze.
Le choix de présenter cette chronologie établie exclusivement à partir des auditions lors des procès tenus après-guerre permet de:
- conserver la parole authentique, sans filtre, des auteurs et des témoins auditionnés
- et donc de placer le lecteur devant les témoignages bruts : traque systématique des Résistants par les nazis et leurs supplétifs français, interrogatoires musclés, cruauté assumée sans vergogne des exécutions des 10 jeunes, population tétanisée lors les assauts des militaires allemands, incendies des maisons
Sources :
- le SHD (Service Historique de la Défense) de Le Blanc (36) conserve les archives des procès des criminels de guerre et des collaborateurs
- Pour le Jura : - dossier 52-000195 SD Lons le Saunier
- dossier SD Lons le Saunier, Jaussoin, Jugement 40/40
- dossier SD Lons le Saunier, 1953-12-17 Vidgrain , Jaussoin
- dossier SD Lons le Saunier, Lutgens et autres 1953-12-12
- les SHD de Caen (14) et de Vincennes (94) conservent les dossiers individuels des 10 Maquisards
Lieu de la tragédie : hameau des Rippes à Alièze, bâtiment isolé, composé de 2 fermes mitoyennes : celle de Mme Vuillet inoccupée depuis 1943, et celle de Camille Michel qu'il occupe avec sa famille.
Les auteurs responsables de la tragédie :
- Allemands : - Loewke , chef de la Gestapo de Lons,
- Müller, chef adjoint de la Gestapo,
- 10 Feldgendarmes
- 60 soldats Russes de la Wehrmacht.
Les 3 organismes -piliers de l 'occupation allemande furent mobilisés : le SD ou Gestapo chargé de la Police (renseignements, sécurité) , la Feldgendarmerie chargée d'intervention militaire immédiate à la demande du SD, la Wehrmacht chargée d'opérations militaires plus lourdes (répression, terrorisme de la population)
- Français : - Jaussoin , chef de la SAC (Section Anti Communiste, émanation du PPF, parti d'extrême droite fondée par Doriot) de Lons, et son équipe de 5 hommes ; sans mandat officiel, la SAC enquêtait sur les Résistants, les Juifs, procèdait à des arrestations pour le compte des Allemands, participait aux opérations militaires décidées par les Allemands
- Répartition des rôles dans l'opération d’Alièze :
- arrestation des 4 Maquisards à Montmorot : SD de Müller + SAC de Jaussoin
- 1ère phase de l'opération militaire aux Rippes : SD de Müller + SAC de Jaussoin + Feldgendarmes
- 2ème phase de l 'opération militaire : SD de Müller + SAC de Jaussoin + Feldgendarmes + Wehrmacht (soldats russes)
Les témoins :
- directs : - au début de l'embuscade à Montmorot, François Philippe, le chef du groupe Jacques (qui, pourtant, ne fut pas auditionné en tant que témoin lors des différents procès de Jaussoin et Müller)
- pendant l'opération aux Rippes : Marcel Mazué et Louis Llorca, 2 chauffeurs de camions français réquisitionnés pour l'acheminement des soldats Russes ; Camille Michel, voisin de la ferme de Mme Vuillet, et Louis Duffaux son beau-frère, proche voisin
- indirects : - Mme Vuillet propriétaire de la ferme logeant les Maquisards
- les gendarmes d 'Orgelet
- Marc Malin le Maire d’Alièze
Témoignage d’Aloyse Zemp sur les principaux auteurs ; Aloyse Zemp, Inspecteur de Police chargé des Renseignements et interprète de la Préfecture de Lons auprès de la Gestapo, dans son rapport du 5 octobre 1944, dresse un portrait de :
- Loewke: " était un individu brutal, se livrant couramment à la boisson et se trouvant facilement dans un état d'ébriété. Il aimait les femmes, qui "garnissaient " constamment son bureau. Il s'est livré à des actes de brutalité sur ses victimes. Il a fait la chasse aux médecins français ayant soigné des blessés du maquis."
- Müller- Kulenkampf : " est un fanatique du parti nazi et des SS. Il était "l'âme" de la Gestapo.Il a participé à toutes les arrestations et opérations punitives contre les patriotes. Il était d'une cruauté inouïe et haïssait tout ce qui était français. Il est l 'auteur de nombreux assassinats dans notre département".
Müller "est à considérer comme le principal auteur d'actes d'atrocité commis dans le département du Jura".
- Rémy (pseudo de Raymond Jaussoin), originaire d’Ardèche,
- affirme le 14 février 1946 " j'ai adhéré au SOL (Service d'Ordre Légionnaire) dès sa formation, j'étais considéré comme Chef du SOL au Teil (Ardèche). J'ai adhéré au PPF (Parti Populaire Français) du Teil. J’ai été versé automatiquement du SOL à la Milice lors de sa formation, j’étais Chef de la Milice au Teil" .
- Zemp dit qu'il était membre de la Waffen SS française et sortait tantôt en civil, tantôt en tenue de sous-officier allemand des SS. Il était toujours accompagné de 2 ressortissants français qu'on appelait tout court "les tueurs". Il avait son bureau à la Gestapo. Il procédait aussi aux interrogatoires des victimes françaises, le nerf de bœuf était constamment à sa portée".
Rolande Clair déclare le 29 juillet 1952 : " domestique placée à son service par ordre de la Résistance et chargée de recueillir des renseignements sur ses agissements, Jaussoin était à la tête de toutes les opérations dirigées contre les patriotes et les Juifs du Jura...il annonçait cyniquement au retour " il y a eu du gibier aujourd'hui "
Jaussoin reconnait " avoir fait arrêter Melle Clair pour assurer sa propre sécurité ; si je lui avais laissé sa liberté, elle m'aurait vendu «. Elle fut déportée à Ravensbrück et rentra.
1. 1ère phase : arrestation à Montmorot, le 7 mars vers 20h des 4 Maquisards : Marius Collard, Pierre Goetz, Emmanuel Michel, Yves Sardelli, accompagnant le chef François Philippe (pseudo Jacques)
Récit par François Philippe qui a réussi à s'échapper et ne fut pas arrêté : dans une lettre du 28 mai 1945, il répond au frère de Marius Collard qui avait demandé aux responsables FFI du Jura des explications sur la tragédie :
" Nous étions partis d’Alièze où nous étions cantonnés depuis huit jours. A Lons le Saunier nous devions prendre un camion qui était au garage. Comme le propriétaire n'était plus à son garage, car il était 7h30 du soir , nous avons dû aller à Montmorot avec la voiture , où était son habitation pour le prévenir.Etant conducteur de la voiture , j 'arrêtai celle-ci à hauteur de la maison du garagiste , j 'en descendis pour aller chercher celui-ci , à ce même moment une voiture arrivant plein phares en direction de Lyon , s'arrêtait à hauteur de la nôtre, un homme en descendit que je crus d'abord être un gendarme ; s'approchant de moi il me demanda mes papiers , je fis le geste de fouiller dans ma poche non pour prendre ma carte d'identité, mais mon revolver. Pendant ce temps il s'approchait de la portière de notre voiture et se mettait à crier aux occupants "haut les mains là-dedans ». Sans hésitation je fis feu sur lui. Les occupants de l'autre voiture (c’étaient, je l 'appris plus tard, quatre Miliciens et deux agents de la Gestapo) descendirent de voiture et firent feu sur moi et à l 'intérieur de notre voiture où étaient demeurés Marius et ses trois camarades. Je fus contraint de prendre le large n'ayant qu'un petit revolver sur moi et sans aucune munition.
Marius et ses trois camarades n'ont pas été tués à Montmorot, ils ont été faits prisonniers et emmenés à Lons le Saunier et de là dirigés sur Alièze où ils ont été mis à mort en même temps que leurs six camarades qui assuraient la garde du camp et qui l'ont défendu jusqu'à leur dernier souffle"
En novembre 1947, François Philippe écrit aux parents des trois Normands, Louis Bertaux, Roger Glinel, Pascal Lemeland : " par un concours de circonstances que je ne peux vous détailler par lettre, il a été impossible d'envoyer des renforts et aucun de ces dix héros n'a pu échapper à la mort "
Les six Maquisards restés à Alièze et qui ont combattu toute la nuit : Louis Bertaux, Roger Glinel, Pascal Lemeland, Louis Loulier, Raymond Mandrillon, Etienne Meunier
2. 2ème phase ,opération militaire ,aux Rippes d’Alièze ,de 0h à 4h , le 8 mars 1944
-décrite par les auteurs : Müller, Jaussoin
- Le 5 mai 1947, Müller affirme que l 'opération d’Alièze était "une des plus importantes, ayant eu une certaine envergure "
" Elle a eu lieu dans les circonstances suivantes : Rémy circulait dans une voiture en compagnie de ses hommes. Il a contrôlé une automobile dans laquelle se trouvaient trois ou quatre hommes, il s'est aperçu que ces derniers étaient armés de pistolets et de mitraillettes. Il a procédé à leur arrestation et les a conduits à notre service. Je n'ai pas participé à leur interrogatoire mais je sais qu'ils ont tout de suite dévoilé qu'ils étaient du maquis d’Alièze où il y avait un camp de maquisards et qu'eux-mêmes habitaient une maison de ce pays en compagnie de cinq ou six camarades.
Le soir même Loewke requit une dizaine de Feldgendarmes. Avec eux, trois ou quatre hommes de l'équipe Rémy, dont lui-même, étaient dirigés par les jeunes gens arrêtés, nous partîmes pour aller cerner la maison en question et arrêter les maquisards. Sur ordre de Loewke je dirigeais l'opération et j'étais le seul de mon service.
Nous sommes partis dans cinq voitures, mais avant d'arriver sur les lieux, le chemin étant très glissant, nous les avons abandonnées sous la surveillance de quelques Feldgendarmes et nous avons continué la route à pied. Nous avons pris nos dispositions pour cerner la maison, des hommes sont allés frapper à la porte. Un instant après la porte s'est ouverte et un Résistant est apparu, armé d'une mitraillette mais voyant à qui il avait affaire il a refermé violemment la porte. Aussitôt la porte refermée, par la fenêtre la plus proche nous avons été attaqués à coups de mitraillettes. Nous avons répondu par les feux de mitraillettes et par des grenades ; moi-même je faisais feu. J'étais en tenue civile. A la suite d'une grenade lancée par un des nôtres le feu a pris à la maison et s'est ensuite communiqué à la remise où se trouvait un camion et trois réservoirs d'essence d'une contenance de mille litres chacun. La fusillade ayant cessé un instant nous en avons profité pour nous faufiler, nous pensions que nos adversaires avaient été mis hors de combat. Avec quelques Feldgendarmes nous avons enfoncé la porte et pénétré à l'intérieur. Personne ne se trouvait dans la pièce, nous nous sommes engagés dans une autre pièce qui donnait sur le derrière. J 'ai remarqué une trappe et tout de suite j'ai pensé qu'il s'agissait d'une issue dérobée par où les Maquisards avaient pu prendre la fuite. J'ai soulevé la trappe. Aussitôt des coups de feu ont éclaté et j 'ai été blessé au bras droit. Comme le jour approchait, j'ai jugé plus sage de quitter les lieux pour aller chercher du renfort. Pendant que je laissais tout le personnel en surveillance autour de la maison pour éviter des évasions, je me suis rendu en voiture à Lons le Saunier pour rendre compte à mon chef Loewke des incidents et je lui demandais d'envoyer de l 'aide. Loewke avait déjà pris des dispositions en ce sens car il avait trouvé anormale notre absence prolongée. C'est ainsi qu'il avait fait préparer une soixantaine de soldats russes.
Les Maquisards arrêtés et qui nous avaient conduit à la maison avaient essayé de s'enfuir pendant la bagarre et ils ont été abattus par leurs gardiens. Je n'ai pas été témoin de ces faits et c'est au cours de l 'accalmie qu'il y eut avant de pénétrer dans la maison que je vis les cadavres."
Jaussoin, le 14 février 1946, alors qu'il était incarcéré à Nîmes, affirmait "début 1944, on m 'avait accepté à la Milice de Lyon...J'y suis resté jusque vers le 20 août 1944, date de mon départ pour l 'Allemagne. J'affirme que pendant mon séjour à Lyon je n'ai pas quitté cette ville, je n'ai pu, étant à Lyon, avoir fait partie des cadres de la Gestapo à Lons le Saunier".
- le 23 juin 1949, la mémoire lui revient, il déclare : "je me souviens de l'affaire d'Alièze ...elle a été l'exploitation des renseignements contenus, suite à l'arrestation de deux ou trois Résistants arrêtés aux environs de Lons le Saunier par deux de mes hommes, Jean Barbier et Jo et un Allemand. Je n'y ai pas pris part.…"
Barellon, chef adjoint de la Milice de Lons, déclare le 23 janvier 1946 : " A mon arrivée dans le Jura en février 1944, j'ai été présenté à un nommé Jaussoin, milicien chef de la SAC du Jura. Les hommes sous ses ordres étaient au nombre de cinq. La SAC a participé à la plupart des opérations de répression allemande au cours de l 'année 1944, opérations dont elle était la plupart du temps instigatrice.
Personnellement, j'ai entendu Jaussoin alias Rémy, raconter qu'il avait participé à l'expédition contre le maquis d'Alièze où il y eut dix victimes du côté de la Résistance"
-décrite par les témoins directs : C. Michel, L. Duffaux
Camille Michel est auditionné le 8 mars 1944 par les gendarmes d'Orgelet. Il déclare :
" Cette nuit vers 0h, j'ai été réveillé brusquement par l'explosion d'une grenade explosive lancée du dehors dans notre chambre à coucher. Ma femme a été blessée par plusieurs éclats à la figure et sur tout le corps. Nous nous sommes levés en toute hâte. J'ai saisi ma petite fille Ginette âgée de sept ans, puis nous sommes sortis. Arrivés sur le seuil de la porte d'entrée, je me suis trouvé en présence de plusieurs hommes en civil et d'un assez grand nombre de soldats allemands. L'un des civils nous a sommés, en français, de lever les mains en l'air et de ne pas bouger. Je lui ai alors dit que ma femme était blessée. Cet homme m'a répondu qu'elle pouvait aller chez les voisins pour se faire soigner. Sur ma demande, il m'a autorisé à lâcher le bétail et à rentrer dans la maison pour chercher mes papiers et mes valeurs. Le même homme, je crois, m'a demandé si j'avais de la paille et du fourrage, qu'il allait y mettre le feu."
Le 23 juin 1949, il déclare : " J'ai été gardé pendant quatre heures le 8 mars 1944 dehors, pieds nus dans la neige par un grand froid. J'ai été gardé par six militaires allemands. J'avais les membres supérieurs et inférieurs libres. Les quatre jeunes gens qui étaient avec moi étaient attachés deux par deux avec des cordes derrière le dos. Ils avaient les jambes libres ; Ils avaient été torturés et avaient la figure couverte de plaies laissant couler beaucoup de sang. Ils n'avaient aucune chance matérielle de fuir, car ils étaient attachés deux par deux et nous étions entourés d’Allemands"
Louis Duffaux est auditionné le 8 mars 1944 par les gendarmes d’Orgelet. Il déclare :
" Aujourd'hui 8 mars 1944, vers 1h, j'ai été réveillé par ma belle-sœur Mme Michel Marthe qui m'a demandé des effets pour vêtir son mari qui venait d'être mis hors de sa maison par des militaires de l'armée d’occupation. Dès que j'ai ouvert la porte j'ai constaté que ma belle-sœur était blessée à la joue gauche, ainsi qu'au bras droit et à la cuisse gauche. Je suis sorti devant la maison pour voir ce qui se passait. J’ai constaté que des flammes sortaient de la maison de mon beau-frère et de celle de Mme Vuillet. A ce moment deux civils armés de mitraillettes et de grenades sont entrés chez moi pour se réchauffer et voir la blessée, ils se sont fait servir un café. Ils ont dit à Mr Michel qu'il était libre.
Vers 4 h du matin, ces hommes m'ont demandé de les suivre à Lons le Saunier en automobile. Ils m'ont laissé devant la gare en me disant de les attendre. Vers 5h30 ils m'ont repris pour rentrer à Alièze toujours avec la même voiture. Derrière nous suivaient deux camions montés par des soldats allemands qui sont venus sur les lieux alors que la fusillade était en pleine action."
3. 3ème phase, opération miltaire , aux Rippes ,de 4h à 12h le 8 mars 1944
- décrite par M.Mazué et L.Llorca, chauffeurs des deux camions réquisitionnés pour emmener les Russes à Alièze : départ de Lons le Saunier vers 7h
- Marcel Mazué déclare le 11 décembre 1947, " A mon arrivée sur les lieux l'incendie faisait rage. Le convoi dont je faisais partie comprenait deux camions et une traction dans laquelle se trouvait Müller et un personnage corpulent. Pour le retour j'ai dû effectuer une manœuvre près d'une maison en flammes où j'ai remarqué des cadavres sous le porche : ils étaient dans le foyer de l 'incendie, tout le détachement était présent à cet endroit"
-Louis Llorca déclare le 21 octobre 1947, "Vers 7 h du matin je me suis présenté avec mon camion à la Kommandantur. De là les Allemands m'ont dirigé sur la caserne Michel : une quinzaine de soldats allemands montèrent sur mon camion, à mes côtés il y avait un agent de la Gestapo en civil et un sous-officier allemand.
Arrivés aux Rippes j'entendis des coups de feu et comme l'éclatement de grenades…les Allemands nous ont donné l'ordre de manœuvrer nos véhicules devant les maisons. Là j'ai remarqué que les maisons achevaient de brûler et sous chacun des portails j'ai vu plusieurs hommes ne donnant plus signe de vie . Des fagots en train de brûler étaient déposés sur ces hommes. En notre présence les Allemands jetèrent de l 'essence pour faire activer le feu. Les Allemands chargèrent sur nos véhicules des bidons d'essence et accrochèrent à l 'arrière de mon camion une voiture qu'ils avaient probablement volée au maquis.
A 13h30, les soldats allemands remontèrent sur nos véhicules et nous avons regagné Lons le Saunier"
- décrite par Müller, le 5 mai 1947, il poursuit son récit : " Arrivés sur les lieux le chef Loewke a donné des ordres à l 'officier russe et la relève a eu lieu autour de la maison. Un assez grand nombre de Russes a pénétré à l 'intérieur, ils ont essayé d'arracher le plancher pour accéder au sous-sol, mais les Résistants ont à nouveau ouvert le feu et un soldat a été grièvement blessé, un autre l'a été légèrement.
Les prisonniers menacés d'être brûlés vifs dans l'immeuble ont essayé de se sauver individuellement en sautant par les fenêtres de derrière, mais au fur et à mesure qu'ils sortaient ils étaient abattus par les soldats russes uniquement. Tous les cadavres de ces jeunes gens furent jetés dans les flammes par les Russes qui étaient en furie de voir deux des leurs blessés. Je suis certain que tous étaient bien morts lorsqu'ils ont été jetés dans le feu. A ma connaissance leurs cadavres n'ont pas été fouillés.
La maison a complètement brûlé et nous n'avons rien pu récupérer dans celle-ci. Par contre, dans un hangar isolé nous avons trouvé une voiture de tourisme et quelques centaines de litres d’essence, ainsi qu'une camionnette qui était dehors. Tout ce matériel a été transporté à Lons le Saunier.
- le 23 juin 1949, il déclare : " nous savions qu'il y avait un dépôt d'essence et je devais participer comme responsable du SD afin que notre organisation ait aussi sa part de butin ; il était normal au surplus que ces prisonniers ayant été faits par la Sipo, un représentant de la Sipo y participe "
L'équipe française de Rémy (Raymond Jaussoin) a fait le coup de feu comme tout le monde, pendant la nuit. Tous les membres de cette équipe étaient armés de mitraillettes."
-décrite par Jaussoin : le 23 juin 1949, après avoir nié sa présence durant l’opération, il déclare " l'expédition s'est rendue dans une ferme d’Alièze, expédition composée outre Jo et Jean de plusieurs gendarmes avec Müller envoyé par Loewke comme chef. Ils ont essayé de réduire le maquis qui se trouvait dans cette ferme, ils n'y ont pas réussi ; Müller est revenu chercher du renfort ; le renfort a consisté en un commando de Russes et Loewke a pris le commandement de l'affaire...Les Russes ont attaqué par les moyens de combat normaux, finalement les Résistants ont été arrêtés et abattus, je dis bien, arrêtés et abattus, et non pas tués dans le cours de l 'action"
Jaussoin nie avoir été présent lors de l'attaque et pourtant... il peut donner des détails précis sur l 'exécution des jeunes par les Russes.
4 . 4ème phase, enquête de gendarmerie et arrestations, après le départ des Allemands :
Enquête des gendarmes d’Orgelet, le 8 mars 1944 :
" Nous avons appris par Monsieur le Docteur Rey d'Orgelet que les troupes d'occupation avaient incendié une maison à Alièze, hameau des Rippes , qu'une personne avait été blessée par l 'explosion d'une grenade et qu'une dizaine de cadavres carbonisés gisaient dans les décombres.
Nous nous sommes rendus sur les lieux où nous avons constaté ce qui suit :
- un bâtiment à usage d'habitation et de culture appartenant aux familles Michel François et Vve Vuillet Angèle est presque entièrement détruit par le feu. Seule une remise accolée au bâtiment a été épargnée. A l 'entrée de la porte de la grange de la maison Michel se trouvent cinq cadavres de personnes entassées, carbonisées, et complètement méconnaissables, la plupart des ossements étant consumés en entier. Un deuxième amas comptant le même nombre de cadavres se trouve à l'entrée de la porte d'écurie de la maison Vuillet. Ils sont dans le même état de carbonisation.
- dans la grange de cette maison se trouvent les débris d'un camion ayant sans doute servi au transport des cuves d’essence, car quatre cuves vides sont entassées à proximité : ce véhicule ne peut être identifié du fait qu'il est impossible de fouiller les décombres.
- dans le jardin encore recouvert de neige, situé derrière le bâtiment, on remarque des couvertures, matelas et vêtements divers qui sont en grande partie brûlés. Le matériel de literie semble être du matériel de l 'Armée. Un béret basque couleur de la coiffure des Chantiers de jeunesse se trouve également dans le jardin. Nous avons fouillé minutieusement les poches des vêtements restés intacts, mais nous n'avons découvert aucun objet ou papier permettant d'identifier les victimes
- dans la cour qui précède les habitations se trouve une camionnette Citroën. Un deuxième véhicule se trouve à l 'entrée d'un petit chemin desservant les habitations incendiées. Sur le chemin nous avons découvert une vingtaine d'étuis de cartouches de mitraillettes. Les troupes d'occupation auraient déclaré avant leur départ que ce matériel serait enlevé par leurs soins "
Arrestations de Mme Vuillet et de son fils :
- Mme veuve Vuillet Angèle, 47 ans, cultivatrice à Présilly, déclare :
Le 8 mars 1944 : " le 28 février 1944, j'ai eu la visite de deux jeunes hommes inconnus et armés qui m'ont déclaré vouloir occuper la maison inoccupée que je possède au hameau des Rippes d’Alièze. Je n'ai pas acquiescé à leur désir, mais ils ont insisté et ajouté qu'ils entreraient malgré mon refus de leur donner la clé.Malgré leurs menaces j'ai persisté dans mon refus et ils sont partis. Quelques jours plus tard j'ai constaté que ma maison était occupée. Pour éviter des représailles de la part des occupants je n'ai pas signalé ce fait
Le 9 avril 1946, Mme Vuillet déclare aux gendarmes d'Orgelet " Fin février 1944, deux jeunes gens de la Résistance sont venus chez moi et m'ont demandé si je voulais loger un groupe du maquis dans ma maison inhabitée à Alièze, hameau des Rippes. J'ai accepté et leur ai donné la clé du logement.
Le groupe composé de onze hommes a cantonné dans ma maison et a été bien accueilli par les habitants du hameau
J'ai été arrêtée le lendemain 9 mars 1944 par deux miliciens, dont l 'un d'eux doit être le nommé Jaussoin dit Rémy, actuellement détenu à Nîmes. Ce dernier je l'ai bien reconnu sur une photo que vous m'avez présentée. Le deuxième était un homme brun, taille moyenne. Un Allemand les accompagnait. J 'ai été déportée en Allemagne au camp de Ravensbrück, ainsi que mon fils Gilbert, alors âgé de 18 ans, arrêté en même temps que moi et déporté au camp de Mauthausen. Je suis rentrée le 28 avril 1945 et mon fils est rentré le 25 mai 1945"
- Marc Malin, maire d’Alièze, déclare le 10 mars 1944 : " Le 8 mars 1944 je me suis rendu à la foire d'Orgelet. Vers 12h j'ai appris par le Dr Rey que le bâtiment appartenant à Mr Michel et à Mme Vuillet avait été incendié par les troupes d'occupation et qu'un certain nombre d'hommes que l 'on soupçonne appartenir au Maquis avait été carbonisé dans l 'immeuble brûlé. D'autre part il m'a été déclaré que Mme Michel avait été blessée chez elle par l 'explosion d'une grenade, qu'il lui avait donné les premiers soins et voulait la faire conduire à l 'hôpital de Lons le Saunier.
A mon retour d'Orgelet je me suis rendu sur les lieux où j'ai pu constater que le bâtiment en question était détruit et que dix cadavres carbonisés gisaient dans les décombres.
J'affirme que j'ignorais totalement que la partie de maison appartenant à Mme Vuillet était occupée par des éléments du Maquis. Je supposais que ce local laissé vacant courant octobre était toujours inhabité. Ce n'est qu'après l'incendie que j'ai appris que cette maison avait été occupée par la force et sous la menace de représailles dans le cas où la présence des occupants serait dévoilée. A mon avis les propriétaires ne doivent pas être considérés comme complices du Maquis, et je certifie sur l 'honneur que c'est bien la première fois que des éléments de ce genre sont venus s'installer dans la commune.
Dans la nuit qui a suivi l’incendie, un des cadavres a été enlevé et emmené à Orgelet par des inconnus. Ces faits ont été portés à ma connaissance dans la journée du 9 courant.
En vue de l 'inhumation des corps des neuf victimes qui restaient je me suis entendu avec la Préfecture. Les obsèques de ces inconnus auront lieu le 11 mars 1944, du fait que je ne disposais pas des moyens nécessaires pour le faire dans un délai plus court."
Les gendarmes concluent leur rapport par " malgré nos recherches, il n'a pas été possible d'obtenir d'autres renseignements sur cette affaire et aucun indice permettant d'identifier les victimes n'a pu être recueilli. Nos recherches seront continuées dans ce but "
Bilan :
- Sur le plan humain : 1) - 10 jeunes hommes, dans la fleur de l 'âge, fusillés et brûlés
2)- 3 déportations : -Mme Vuillet rentrera après 14 mois de camp de concentration, mais très affaiblie elle décèdera en 1949
Son fils Gilbert rentrera après 15 mois de camp de concentration
- Jean Besançon, vicaire qui a organisé les obsèques du cadavre emmené par le groupe Chamouton à l'église d'Orgelet rentrera du camp de Neuengamme
3) - 1 femme blessée : Mme Michel blessée lors de l’attaque, décèdera de ses blessures en 1945
4) - les familles des dix Maquisards meurtris à jamais
- Sur le plan matériel : - 2 fermes à usage d'habitation et de culture détruites : les propriétaires n'ont plus de domicile, plus de matériels pour leur exploitation agricole
Condamnations des auteurs :
La liste des affaires pour lesquelles ils sont jugés est longue : dans le Jura, des dizaines d’assassinats, d'incendies de maisons, de pillages, de déportations : malheureusement l'affaire d'Alièze n'est que l'une d'elles
Müller fut arrêté en Allemagne par les Américains le 12 juin 1945. Détenu à la prison Montluc de Lyon, il fut traduit devant la Cour de Justice de Lyon, puis devant le Tribunal militaire de Lyon, et à chaque fois il se pourvoit en cassation.
Le 17 décembre 1953, il est définitivement condamné aux travaux forcés à perpétuité, mais cette peine est commuée en 20 ans de travaux forcés, en application du décret du 27 septembre 1954
Loewke, le chef de la Gestapo de Lons est condamné par contumace à la peine de mort
Jaussoin , a été arrêté le 23 août 1945 en Allemagne par des gendarmes français. Détenu dans plusieurs prisons françaises (Dijon, Nîmes, Montluc). Mais auparavant il avait été condamné par contumace à la peine de mort par les Cours de Justice de Privas et de Lyon. Puis, comme Müller, usant de recours devant la Cour d'Appel de Paris et la Cour de Cassation, il est finalement condamné, le 17 décembre 1953, par le Tribunal Militaire de Lyon, aux travaux forcés à perpétuité.
Conclusion :
Des interrogations demeurent :
- l'embuscade à Montmorot en début de soirée le 7 mars fut- elle due au hasard, ou à une dénonciation par un indicateur de la Gestapo qui recrutait des hommes et des femmes, sans scrupules, sans moralité, et alléchés par l'appât du gain (les "tarifs" des dénonciations étaient importants) ?
- pour quelles raisons le chef Jacques n'a -t-il pu remonter à Alièze dès qu'il s'est échappé de l'embuscade, afin de lever le cantonnement et ainsi sauver les six jeunes restés dans la maison Vuillet ?
- pourquoi n'a-t-il pas été auditionné lors des procès d'après-guerre, alors que son nom et son lieu de résidence avaient été donnés par le Maire d'Alièze aux gendarmes d’Orgelet ?
- quelle est l'identité du Maquisard dénommé Emmanuel Michel dont le décès n'a pu être inscrit sur le registre d’état civil de la mairie d'Alièze, faute de renseignements que le Tribunal d'instance de Lons n'a pu donner ? Et pourtant il figure sur la liste des dix jeunes remise par le chef Jacques au Maire d 'Alièze en 1947...
La tragédie d'Alièze, une affaire illustrant la détermination farouche de Barbie d'intensifier la répression de la Résistance et de terroriser la population du Jura. En témoigne,
- les deux déclarations divergentes de Mme Vuillet, en 1944 et en 1946, sur la mise à disposition de sa ferme au groupe Jacques, et l'insistance du Maire d'Alièze sur l'absence de complicité de Mme Vuillet et de la population d'Alièze avec le maquis
- la barbarie instrument pour terroriser la population : les jeunes Maquisards n'avaient pas provoqué l'embuscade avec les Allemands, ils furent victimes de la traque acharnée des nazis et de leurs collaborateurs français.
- la volonté de ne laisser aucune trace du massacre, y compris en abandonnant les vêtements vidés des éventuels objets permettant une identification des jeunes gens
- terroriser les populations passe également par les incendies et les pillages des biens : avec cynisme, Müller dit que le SD devait avoir " sa part de butin" sur l'opération Alièze
La tragédie d’Alièze , une affaire illustrant la collaboration de Français hostiles à la Résistance et soutenant le régime de Vichy et l'idéologie nazie :
- c'est bien des Français qui ont traqué les Maquisards ; ils ne se sont pas contentés de les contrôler : ils les ont arrêtés et livrés aux Allemands
- puis ils ont participé à l 'opération militaire pour anéantir le groupe tout entier
Comment ne pas qualifier ces actes, de crimes gratuits, de haute trahison envers son pays, d'indignité nationale ?
Les dix Maquisards
Venus de Normandie :



Venus d’Alsace Lorraine :

Venus du Jura :

- Raymond Mandrillon 22 ans
- Etienne Meunier 20 ans

Inconnu :
Deux monuments en leur mémoire furent érigés à Alièze :
- l’un sur les lieux mêmes de la tragédie où une cérémonie d’hommages se tient tous les ans à la date anniversaire du 8 mars.
- l’autre au cimetière d’Alièze, inauguré le 10 mars 1949 en présence d’Edgar Faure.
Christiane Meunier . Troyes le 15 septembre 2025. Tous droits réservés @ANACR Jura et @Christiane MEUNIER